Patrick de Saint-Exupéry : L’inavouable, la France au Rwanda…

Patrick de Saint-Exupéry

L’inavouable
La France au Rwanda…
Editions : les arènes.
www.arenes.fr

Patrick de Saint-Exupéry est journaliste au “Figaro”, lauréat du prix Albert-Londres,
du prix Bayeux des correspondants de guerre et du prix Mumm. Il fut témoin du génocide tutsi et déposa devant le Tribunal pénal international d’Arusha.

“JE VAIS VOUS RABAISSER AU RANG D’HOMME. Ou vous élever, c’est selon. Je vais attraper votre main et nous allons partir. Quelque part, là-bas, il y a longtemps.

En Afrique, la France se bat depuis cinquante ans pour conserver son empire. La décolonisation n’a pas été une rupture, juste une étape. Avec le temps, nos dirigeants ont simplement privilégié l’ombre, perfectionnant certaines techniques forgées durant les guerres coloniales : les opérations secrètes, l’enseignement de la “guerre révolutionnaire”, cette doctrine de manipulation des foules…

Au Rwanda, notre politique fut une réussite. Techniquement – je veux dire si l’on se débarasse de ces concepts encombrants que sont le bien et le mal, l’humain et l’inhumain, l’acceptable et l’inadmissible, nous fûmes au sommet. La mystification est une figure de la guerre. Nous la pratiquâmes avec une maîtrise qui glace le sang.

Des soldats de notre pays ont formés, sur ordre, les tueurs du génocide tutsi. Nous les avons armés, encouragés et, le jour venu, exfiltrés. J’ai découvert cette histoire malgré moi, dans les collines rwandaises. Il faisait chaud, c’était l’été. Il faisait beau, c’était magnifique. C’était le temps du génocide.

Je dédie ce livre :

Aux “voués à la mort”, assassinés pour ce qu’ils étaient; à Agathe Uwilingiyimana, Premier ministre rwandais, assassinée pour s’être opposée au génocide; aux dix casques bleus belges et au capitaine sénégalais Mbaye Diagne, assassinés pour avoir voulu protéger des civils; à Diego et à ses hommes, envoyés dans le cadre de l’opération “Turquoise” (note du C.A.R.L.), qui ont vu.

Aux miens.

Ce livre est mon histoire. Mais ce n’est pas seulement mon histoire. C’est aussi l’histoire d’un génocide. Une histoire française, une histoire africaine, une histoire d’empire. Une histoire d’une cruauté sans fond, d’une violence extrême. Si extrême que vous ne l’imaginez pas. Pas encore.

Ce livre n’aurait jamais dû voir le jour. Voici bientôt quatre ans que je vis à Moscou, un univers tout en ombres à des lieues et des lieues des visages de la France et des couleurs de l’Afrique. En ces terres russes, immenses et glacées, je croyais avoir oublié mon histoire. C’était faux. Il a suffit de quelques mots pour comprendre à quel point j’avais pu me tromper. Ce fut comme une déchirure. Soudaine, brutale et totalement inattendue. D’un coup, en dépit de dix longues années, la plaie s’est rouverte, aussi douloureuse qu’au premier jour.

Je fus un témoin et vis ce que nul ne souhaite voir. Cela s’est passé en 1994, dans un pays qui s’appelle le Rwanda et fut le théâtre d’un génocide. Ce mot ne vous parle peut-être pas. Sachez qu’il désigne l’abjection, la totale négation de notre condition d’homme. Imaginez-vous privé de toute humanité. Représentez-vous en train de tuer vos propres enfants au nom d’une idée. Voilà ce qu’est un crime de génocide.

En 1994, ce crime se produisit au Rwanda. Avec l’assentiment des plus hautes autorités françaises. Voilà ma déchirure.
Et avec l’assentiment de l’ONU.(note du C.A.R.L.)

Quant aux mots qui la ravivèrent à dix ans et des milliers de kilomètres d’écart, ils furent prononcés en septembre 2003 par notre ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin. Bloqué dans un embouteillage moscovite, j’avais ce jour-là allumé la radio. Il pleuvait. Monsieur de Villepin parlait sur Radio France Internationale. Au détour d’une phrase, il mentionna “les génocides” rwandais. Ce pluriel n’a l’air de rien, mais il est terrible. Il m’a tétanisé.

Dans la nuit de Moscou, dans cette nuit rwandaise où Dominique de Villepin venait de me replonger, je me suis mis à écrire une lettre. Elle fut le point de départ de ce livre. La voici :

Monsieur le ministre,

Je viens de vous entendre parler des “génocides” rwandais. Ce n’est ni un hasard ni une maladresse, vous le savez comme moi. En conscience, vous venez à nouveau de faire vôtre une logique de négation. Celle-là même qui poussa certains à vouloir qualifier de génocide les bombardements alliés de Dresde, pendant la Seconde Guerre mondiale, afin de mieux relativiser ce que fut la Shoah.

J’ai vu, Monsieur le ministre, le génocide rwandais et les massacres qui s’ensuivirent. Dans les à-côtés du crime monstrueux que fut l’extermination des Tutsi rwandais, il y eut des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité commis par ceux qui, aujourd’hui au pouvoir à Kigali, défirent les tueurs.
Mais de “génocides” au pluriel, il n’y en eut point. Si ce n’est dans vos mots, dans votre discours, dans votre désir d’esquiver ce dossier hérité d’une autre présidence mais que vous paraissez assumer pleinement.
Monsieur le ministre, ne faites pas mine d’ignorer le distinguo. N’essayez pas de m’expliquer que Dresde égale la Shoah. Vous savez parfaitement qu’un génocide n’est ni un massacre ni un crime contre l’humanité. C’est une extermination. Une extermination rationnellement décidée et mise en oeuvre par un Etat.

Tandis que j’écris, Monsieur le ministre, je songe à madame Pauline Nyiramasuhuko, ministre rwandaise de la Famille et du Bien-Être, rencontrée en 1994, au Rwanda, alors que l’extermination battait son plein. Madame Pauline était une matrone africaine, une mère de famille également. Jamais, je vous l’assure, je n’ai vu quelqu’un d’aussi haineux. Entourée de ses tueurs, elle les excitait, les appelait à “travailler”, “travailler”, “travailler” encore!
Cela voulait dire assassiner, assassiner, assassiner.
Les tueurs, issus de la garde présidentielle ou des bataillons parachutistes étaient fourbus. Qu’importe! Madame Pauline ordonnait : “Il faut les tuer tous! Il faut éliminer ces cancrelats!” Et elle s’interrompait, appelait un de ses assistants pour lui demander d’apporter les preuves. Les preuves de quoi ? “Du complot”, répondait-elle sur le ton de l’évidence. Quel complot ? “Mais celui des Tutsi, bien sûr !” Et l’assistant, s’emparant d’une pile de cahiers tendue par un soldat, disait : “Regardez! Les voici les preuves…”
Il n’y avait que des copies d’écoliers. “Lisez! Vous comprendrez”, insistait-il.
On lisait et on ne voyait que de simples devoirs d’enfants d’une dizaine d’années. Certains cahiers étaient tachés, d’autres un peu bâclés. Parfois, il y avait des graffitis, rien de plus. “Vous voyez!”, reprenait madame Pauline. C’est le complot! Tous, même les enfants…”

Oui, Monsieur le ministre, c’était un génocide. Unique, singulier. Et le ministre rwandais de la Famille et du Bien-Être en était un rouage. Madame Pauline n’était ni plus terrible ni plus cruelle que des dizaines et des centaines d’autres. Elle était ministre comme d’autres étaient préfets, gendarmes, policiers, soldats, gardes champêtres, miliciens, médecins ou fonctionnaires… C’était une extermination d’Etat réalisée au nom d’un Etat. Commise par un Etat qui était notre ami, notre protégé, notre pion. Je veux dire : le pion de l’Etat français.
Car telle est la réalité. Et je soupçonne, Monsieur le ministre, que cette dimension vous fasse peur, que vous cherchiez à l’occulter en usant de ces “génocides” au pluriel. Moi, elle m’effraie. Elle me terrifie même. Que l’Etat français, embarqué dans de sombre calculs, ait pu décider de couvrir ses alliés rwandais me laisse pantois. Que dix ans plus tard, il soit encore question des “génocides” au Rwanda ne passe pas. Quels sont donc ces “génocides” ? Qui donc, à l’exception de la France, utilise ce pluriel ?

(Pauline Nyiramasuhuko est actuellement en cours de jugement devant le Tribunal pénal international d’Arusha).

Ce débat sur “les génocides”, Monsieur le ministre, a déjà eu lieu il y a dix ans, et vous le savez. Le premier à avoir avancé cette étrange notion, comme s’il suffisait d’aller au supermarché pour embarquer dans son Caddie un génocide en sus, fut le président François Mitterrand.
En novembre 1994, au sommet franco-africain de Biarritz, le chef de l’Etat n’avait pu éviter de mentionner le drame rwandais. L’extermination venait tout juste d’avoir lieu et Paris avait bien du mal à masquer sa gêne. François Mitterrand parla donc, dans son discours, du “génocide rwandais”. Il ne mentionna qu’un génocide. Seulement, Monsieur le ministre, il se posait un problème. Dans la version écrite de son discours, il était fait mention des “génocides”. Quelle version était la bonne ?

Quand j’ai osé cette question, lors de la conférence de presse, ce fut comme si un éléphant avait parcouru à grand train un magasin de porcelaine. Dans l’assistance, composée de nombreux diplomates et experts, des traits se tordirent, des sourcils se dressèrent, des poings se fermèrent.

François Mitterrand se montra égal à lui-même. C’est-à-dire cinglant envers le fou du roi qui avait osé le reprendre. Cela dura quelques secondes, il y eut des mots brutaux puis la question fut close. Une dizaine de minutes plus tard, au détour d’une réponse à une autre question, le président revient pourtant sur le sujet. Puis, il se tait. Dix minutes encore. Et François Mitterrand, en une longue tirade hésitante, le relance de sa propre autorité. S’interrompt. Cinq nouvelles minutes. Et le voici qui repart à nouveau : “Vous voulez dire que le génocide s’est arrêté après la victoire des Tutsi ? Je m’interroge aussi…”

Il y eut alors, je m’en souviens, Monsieur le ministre, un silence pesant.
Cette algarade, Monsieur le ministre, s’est produite il y a près de dix ans. Elle est restée gravée dans ma mémoire, intimement mêlée aux images du génocide. Quand je les regarde, je les fais défiler comme un film. Elles sont mes compagnes. Elles ne m’agressent pas, ne provoquent pas de sursaut, me servent de repère.

En parlant des “génocides”, Monsieur le ministre, vous avez appuyé sur une pierre de touche. Vous m’avez fait bondir. Vous avez revendiqué et assumé l’héritage rwandais de François Mitterrand. Loin d’avoir effectué une rupture avec celui qui fut un adversaire, vous vous inscrivez dans la plus parfaite continuité de sa politique.
Jamais, Monsieur le ministre, la France n’a voulu reconnaître qu’il y a eu un génocide au Rwanda. Vos récents propos en témoignent. Ils sont l’expression la plus crue d’une volonté permanente de négation. Alain Juppé, votre proche, alors ministre des Affaires étrangères, fut pourtant l’un des premiers à oser avancer le mot tabou. En ce sanglant mois de mai 1994, il avait pris un risque; il dut se faire prudent par la suite.

Il est temps, Monsieur le ministre. Il est temps de couper les fils. Il est grand temps de rendre compte. Il est temps, Monsieur, de vous raconter mon histoire…

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