Comment Washington a piégé les ordinateurs du monde entier !!!

Espionnage : comment Washington a piégé les ordinateurs du monde entier

Le centre d’écoutes électroniques planétaire de la National Security Agency, à Fort Meade (Maryland) : les “Grandes Oreilles” de l’Amérique.

 

 

Jusqu’où peut aller un pouvoir ?

Les démocraties ont en principe réglé cette question du désir de puissance. L’Etat de droit, placé au coeur de leurs mécanismes institutionnels, est leur frontière. Mais cet encadrement est en fait plus virtuel que réel, et la loi ou les traités, de bien fragiles barrières pour contenir les appétits de conquête. Toute les démocraties ont ainsi leurs zones d’ombre, qui s’appellent polices secrètes ou réseaux d’espionnage. ces instruments de protection des intérêts nationaux sont aussi des armes de conquête. Tous les Etats les utilisent, mais là aussi règne la loi du plus fort.

L’oeil de Washington, qu’ont publiés Fabrizio Calvi et Thierry Pfister aux éditions Albin Michel, en est la plus incroyable illustration. Au terme d’une enquête d’une rigueur rare, ces deux anciens journalistes révèlent comment les Etats-Unis ont pénétré et piégé le système informatique de leurs ennemis et de leurs alliés. Cette opération d’espionnage inouïe, soudain dévoilée dans ce livre qui laisse pantois, démontre que l’idée démocratique demeure encore un bien faible rempart face à la volonté de domination.

Le Vif/L’Express : Des espions à la pelle, des ministres véreux, des cadavres exquis, des suicides bizarres, des marchands d’armes, des trafiquants de drogue, et le tout à l’échelle planétaire ! A l’arrivée, le choc : depuis les années 80, les services secrets américains et israéliens auraient piégé les systèmes informatiques du monde entier ! A la lecture de votre enquête, on se demande si on n’a pas un tantinet rêvé…

Fabrizio Calvi et Thierry Pfister : Cette histoire semble incroyable. Et pourtant elle est vraie. Elle s’adosse à deux commissions d’enquête aux Etats-Unis : celle du Congrès et celle du Sénat. A trois procès. A des preuves. Aux récits des acteurs, même s’ils ne sont pas forcément présentables : c’est le lot commun à ce genre d’opération secrète… le dossier Inslaw est un sujet tabou, avec son lot de désinformations, avec ses parts d’ombre, de choses invérifiables, de fantasmes. Il nous a fallu nettoyer. Car c’est une affaire inavouable. Les manipulateurs et encore moins les manipulés ne peuvent s’en vanter. Le 21 avril 1991, dans le New York Times, un homme intègre, indiscutable, un homme qui a, et pour cause, ses entrées à la CIA, a publié un article au canon, ainsi titré : “Un Watergate high-tech.” Il sait de quoi il parle. Cet homme, c’est Elliot Richardson, ancien ministre de la Justice de Richard Nixon : il avait alors refusé de couvrir le scandale du Watergate et démissionné avec fracas. Aujourd’hui, Richardson est l’avocat de la victime dans cette histoire de fous : Bill Hamilton, patron de la société d’informatique Inslaw.

Les époux Bill et Nancy Hamilton (à droite) fondateurs de la firme Inslaw, à qui on doit le logiciel Promis.
A gauche, leur avocat, Elliot Richardson, ancien ministre de la justice de Richard Nixon.

 

Avec lui, tout commence par un banal litige de propriété industrielle. Hamilton est un ancien agent de la National Security Agency (NSA). Basée à Fort Meade, dans le Maryland, la NSA est le centre d’écoutes électroniques de la planète. Ingénieur de formation, Hamilton a travaillé pour elle au Vietnam. Il quitte la NSA et fonde sa firme au début des années 70. C’est l’époque des mini-ordinateurs. La naissance des micros-ordinateurs est encore à venir. Pour lutter contre la criminalité, le ministère de la Justice, comme la CIA et le FBI, rêve d’un logiciel qui rendrait compatibles des choses qui ne le sont pas. Chaque parquet a son ordinateur, ses propres données, ses archives, ses affaires courantes. En clair, peut-on imaginer un logiciel qui connecterait tous les parquets entre eux, toutes les archives et toutes les données entre elles ? Le ministère lance alors un appel d’offres, un programme pour financer ce projet. Sur fonds publics, donc, Bill Hamilton développe un logiciel baptisé “PROMIS”.

Au tournant des années 70 et 80, les bouleversements informatiques sont fantastiques : les ordinateurs passent de 8 à 16 bits, les bits traduisant la puissance des machines, leur rapidité d’exécution. Ce qui n’empêchera pas le Président Carter d’interrompre le programme. Effectivement. Quand Reagan arrive à la Maison-Blanche, en 1980, le programme est interrompu. Mais, sur fonds privés, et c’est là toute l’ambiguïté de l’affaire, Hamilton développe une version 32 bits sur ordinateur Vax VMS : son logiciel amélioré, Promis, devient alors l’objet miracle. D’un Etat à l’autre, d’un pays à l’autre, il peut connecter des notes de gaz et d’électricité, contrôler les flux financiers sur les comptes en banque, les entrées et les sorties de territoire. Tout. Il peut tout faire ! Tout savoir sur n’importe qui ! Hamilton décroche le contrat pour équiper les parquets américains : 3 milliards de dollars !

Et ses soucis commencent…

Le ministère de la Justice va tout faire pour tuer sa société, Inslaw. la mettre à genoux. On ergote, on pinaille, les paiements sont différés. De lui on exige qu’il livre les secrets de fabrication de Promis dans sa nouvelle version Vax VMS. Pour voir son argent, il cède en 1982 et confie au ministère de la Justice une copie de la version 32 bits. Il ne sera pas davantage payé. On l’accuse d’avoir financé le “miracle” sur fonds publics. Il a beau nier, on l’accule à la faillite; on lui envoie le fisc; on le traîne au tribunal des liquidations. Il ne comprend pas ce qui lui arrive.

A son insu, Promis sera vendu à travers la planète entière. Et l’affaire prend sa double dimension : affairisme et espionnage.

Notons, d’abord, qu’au coeur de l’appareil de décision du ministère il y a Lowell Jensen, le concurrent de Hamilton. Ensuite, un personnage clef apparaît : le Dr Earl Brian. Un ancien de la CIA au Vietnam. Un homme très proche de Reagan, dont il fut ministre de la Santé en Californie, il est d’ailleurs parti avec tous les fichiers du service. Financier du Parti républicain, propriétaire de l’agence UPI, Brian va récupérer pas mal de contrats publics, les systèmes à infrarouge le long de la frontière mexicaine, par exemple, grâce à sa ligne directe avec le nouveau président. Brian a aussi une société d’informatique, Hadron. Et, sous la main, un génie de la spécialité : Michael Riconosciuto, un contractuel de la CIA qui a un petit faible pour la drogue. Cet expert peut, et va, adapter le logiciel Promis aux besoins des clients potentiels. La police canadienne sera la première à passer commande.

Mais qui, au sein du ministère, est à l’origine de ce piratage, de cette arnaque ?

On constate qu’Ed Meese, conseiller à la Maison-Blanche et fin connaisseur de Promis, dont il a vanté, en public, les mérites dès 1981, est nommé ministre de la Justice. Et que la femme d’Ed Meese a des actions dans le capital du holding d’Earl Brian, qui contrôle la société Hadron. Mais l’affaire relève aussi, et surtout, des secret services de la Maison-Blanche.

Et les services secrets israéliens entrent en piste. Qui leur donne Promis, et pourquoi ?

Pourquoi ? On ne peut qu’avancer des hypothèses. Israël est un partenaire privilégié des Etats-Unis, de l’administration Reagan. A partir du moment où l’on va vendre, en le piégeant, ce logiciel au monde entier, il est clair que les Israéliens auront plus de facilité pour le vendre aux “ennemis” de l’Amérique et que les Etats-Unis le vendront plus facilement aux “ennemis” d’Israël. C’est la raison pour laquelle on leur offre Promis. A qui, en particulier ? A une légende du renseignement : Rafi Eitan. C’est lui qui a coincé Adolf Eichmann, à Buenos Aires, le 11 mai 1960. Un solitaire. En 1982, Ariel Sharon, ministre de la Défense, lui a confié le plus secret des services secrets israéliens : le Lakam (au palmarès du Lakam, le vol des plans du Mirage F 1…). Rafi Eitan s’adjoint un as du renseignement militaires, un ancien du raid d’Entebbe, expert en terrorisme auprès de Shamir : Ari Ben-Menashe.

Deux maîtres espions israéliens : Ari Ben-Menashe (à gauche) et Rafi Eitan (à droite). Ils connaissent Earl Brian depuis la crise des otages américains à Téhéran (au centre)

 

Rafi et Ari se connaissent bien. Il ont travaillé ensemble pendant la crise des otages américains à Téhéran. Et avec qui ? Avec le bon Dr Brian et son acolyte, Michael Riconosciuto, c’est lui qui, en Iran, a réparé les systèmes informatiques que les hommes du Shah ont sabotés juste avant de partir. Ces quatre-là, donc, se retrouvent en famille. Ils sont à l’origine de ce qu’on a appelé la “surprise d’octobre”, c’est-à-dire la non-libération des otages américains en Iran en octobre 1980, alors que tout semblait réglé. Millions de dollars et livraisons d’armes à l’appui, il ont négocié avec Téhéran le report de la libération après le départ de Carter, afin que Reagan en soit crédité en janvier 1981. (voir le chapitre : la CIA et le Shah d’Iran)

Quel rôle va jouer Promis au Proche-Orient ?

D’abord, à l’heure où l’Intifada s’emballe, Israël s’en sert pour ficher les Palestiniens des territoires occupés. Ensuite, une équipe de Brian va le vendre à la Jordanie. Mais ce logiciel sera piégé. Tout ce que la Sécurité jordanienne a stocké et stocke sur les Palestiniens finira chez les Américains et les Israéliens.

Et comment piège-t-on la marchandise ?

A l’origine, c’était très artisanal. Du bricolage. Il suffisait de rajouter une ligne de code, noyée dans l’océan de lignes du logiciel, pour donner l’ordre à la machine de recracher les informations vers un numéro de téléphone : en Jordanie, celui d’un appartement géré par les services israéliens. Qui vidaient l’ordinateur. Au début, c’est un homme d’affaires, en partance pour Vienne, qui sortait le listing des services jordaniens dans son attaché-case. Plus tard, cela s’est sophistiqué. On glissera une smart chip, la puce espionne, “la sortie de secours”, dans un océan de micro-puces parfaitement identiques. L’information, semble-t-il, passe dans le courant électrique; à partir de là, un satellite récupère l’information et la rebombarde sur la NSA. Autant dire qu’à moins de démonter complètement l’ordinateur il est impossible de détecter cette foutue puce.
Les clients suivants ?

 

Il y aura le Chili, via les Israéliens. La redoutable police chilienne, la Dina, confiera même une partie de la gestion de Promis à une secte allemande, la colonie Dignidad, de vrais nazis. Pour le Guatemala et l’Afrique du Sud, les Israéliens passeront par une tierce personne. Un homme qui blanchissait l’argent lié à leurs ventes d’armes : feu Robert Maxwell, le sulfureux patron de presse… Il faut dire que Promis, en recoupant les consommations d’eau, de gaz, d’électricité, permet de voir si un lieu est habité ou pas, si c’est une planque potentielle. En lui-même, le logiciel est neutre. Mais c’est un outil qui rend la répression plus efficace. Qui la facilite. Au Guatemala, la guerre civile a fait 20.000 morts. Quiconque était fiché sur Promis risquait fort de finir dans une fosse. Idem en Afrique du Sud. Les informations recueillies sur l’ANC étaient données aux gens de Buthelezi, les Zoulous de l’Inkatha, et feu à volonté !

Ari Ben-Menashe affirme que Robert Maxwell, dont il était l’agent traitant, a vendu Promis aux Soviétiques.

 

 

Dans les archives du FBI, il y a 20 pages sur la question. 20 pages caviardées, où seuls apparaissent les mots “Maxwell”, “Promis” et “Russes”. En fait, le logiciel piégé a été vendu au GRU, le service de renseignement militaire soviétique. Entre-temps, les Israéliens ont découvert que les Américains vendaient des armes à Saddam Hussein. Via Ben-Menashe, Shamir a averti la CIA : vous arrêtez ou on vous dénonce aux Russes. Les ventes ont continué. Et, comme par hasard, les ordinateurs du GRU sont mystérieusement tombés en panne pendant une semaine. Il est vraisemblable que les Soviétiques ont démonté et décortiqué leurs machines.

Et la vente continue !

Sous le nom de Promis ou sous un autre, il sera vendu en Egypte. A Chypre. Dans tout le Moyen-Orient. En Australie. En Asie du Sud-Est. A la Banque mondiale. A deux banques françaises, le Crédit Lyonnais et la BNP. Aux banques suisses, dont l’UBS. Pourquoi espionner le système bancaire ? Deux raisons. La première : protéger le dollar et surveiller les devises concurrentes. La deuxième raison remonte à 1981 et à la lutte contre le blanchiment de l’argent de la drogue : c’est l’opération “Follow the money” (“Suivez l’argent”) lancée par Reagan… (voir sur le site : A qui profite la cocaîne). Dans un genre différent, pour la France, une de nos sources nous a affirmé que la DGSE (les services secrets) a fait l’acquisition de Promis. Toujours est-il que la DST (Direction et Surveillance du Territoire, le contre-espionnage français) a mis la main sur la fameuse micro-puce qui vide un ordinateur. Par ailleurs, de façon évidente, le logiciel a trouvé toutes ses applications au sein même des institutions américaines : de la CIA au FBI, de l’US Air Force à l’US Navy, les sous-marins nucléaires et les bombardiers furtifs F-117 en sont équipés. Sans parler des laboratoires où l’on simule les essais nucléaires.

……..

 

A la surprise générale, les Clinton entrent dans le feuilleton !

Les époux Clinton (à droite) et Foster (à gauche). Avocat de la Maison-Blanche, Vince Foster s’est suicidé. Les deux dossiers sur la NSA et sur Promis qui étaient dans son coffre ont disparu

 

Jackson Stevens, un milliardaire de l’Arkansas, financier du Parti démocrate, ami et partenaire des Clinton dans “l’affaire immobilière” de Whitewater, commercialise… le logiciel Promis ! En somme, il a repris le flambeau du milliardaire de Californie Earl Brian. Lié à Stevens et davantage aux époux Clinton, Vince Foster, l’avocat de la Maison-Blanche, s’est suicidé le 20 juillet 1993…???  Quelques jours auparavant, il s’était fait livrer deux dossiers : un sur la NSA ; un autre sur Promis. Sa secrétaire en témoigne : c’est elle qui les a ouverts ; puis les a mis au coffre. On n’a rien retrouvé. Le coffre a été nettoyé.

Et tout cela passe au-dessus de la tête de Hamilton ! Où en est-il, aujourd’hui ?

Un premier procès a vu le gouvernement fédéral condamné pour avoir poussé à la faillite par des moyens déloyaux la firme Inslaw. Le juge du tribunal, n’a pas été reconduit. Du rarement vu. Il a été remplacé par l’avocat qui défendait les intérêts du gouvernement ! Du jamais-vu. Un deuxième procès a confirmé le caractère déloyal. Un troisième, sans remettre en question les deux premiers, a déclaré qu’un tribunal spécialisé dans les faillites n’est pas habilité à juger sur le fond, à savoir le piratage. Il a botté en touche vers la Cour suprême. Qui s’est déclarée incompétente. Elle a fait une passe en retrait en direction du Congrès. Lequel a voté une loi spéciale élargissant la compétence d’un tribunal de commerce.

Un nouveau procès s’est ouvert : le verdict doit tomber. Hamilton attend des millions de dollars. Il peut aussi les attendre très, très longtemps. Le volet “espionnage” ne figure pas dans le procès. ce sont les services secrets qui utilisent Promis ; ce sont les secret services de la Maison-Blanche qui ont joué un rôle dans son éparpillement à travers la planète. Mais il ne sera question que de propriété industrielle. Tout le reste n’existe pas. Il sera impossible d’aller plus loin. En elle-même, l’enquête du Congrès, la commission Brooks, est accablante pour le gouvernement américain. En des termes détournés, et témoignages implacables à l’appui, elle laisse entendre qu’il s’agit d’un vol et d’une opération de renseignement. Mais elle ne l’écrit pas noir sur blanc dans ses conclusions. Nous avons rencontré l’ex-flic de Los Angeles qui a conduit cette commission. Il nous a répété son impression : “On aurait pu mettre le paquet. On ne nous en a pas donné les moyens. Personne n’avait vraiment envie de nous voir aller jusqu’au bout de cette enquête.”

Là-dedans, Hamilton est le grain de sable qui a grippé la mécanique. Pourquoi, dès le départ, ne pas l’avoir acheté ? Et pourquoi la presse américaine a-t-elle calé sur cette affaire ?

Au-delà de la polémique fonds publics-fonds privés, le ministère aurait mieux fait de lui lâcher quelques millions de dollars. Hamilton se serait tu. Il n’aurait pas cherché à savoir. Ce qui en dit long sur l’arrogance du pouvoir en général. Il se sont dit : pourquoi le payer puisqu’on peut l’écraser ? Ils n’avaient pas prévu non plus qu’Elliot Richardson, l’ancien ministre, l’intégrité de référence, allait entrer dans la danse. Quant à la presse, Hamilton est allé voir Bob Woodward, la star du Watergate, la vedette du Washington Post, qui a fini par lui dire : “Cela relève de la sécurité de l’Etat. Kathy Graham, la propriétaire, ne me laissera jamais publier une histoire pareille.” Seymour Hersh, le prix Pulitzer qui a révélé les atrocités au Vietnam et à qui l’on doit des enquêtes exceptionnelles, a fait l’investigation. Pour la première fois de sa vie, il s’est vu jeter par tous les éditeurs…

En résumé, tout pays, toute institution qui fait l’acquisition d’un logiciel et d’un ordinateur se doit d’être paranoïaque ?

Quand on fait de la simulation nucléaire, c’est même un devoir. La société planétaire n’est pas régie par des lois démocratiques. C’est la loi de la jungle. Tous les coups sont permis. Y compris entre alliés.

Source : LE VIF / L’EXPRESS 09/05/1997


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